Vase communicant de juillet 2016 : Aunriz Tamel et l’abécédaire

J’ai le grand plaisir d’accueillir ici Aunriz, qui m’a fait la joie de me proposer ce vase communicant. Aunriz avait auparavant créé les lettrines de mon abécédaire et avait aussi été à l’origine de sa publication aux éditions Qazaq sous le titre :  » ABCdaire des dieux anciens devenus humains » Pour l’occasion , il m’a invité à utiliser  une partie de cet abécédaire : certains mots sont de moi, le reste est de lui…

 

Dernier Abcès

La mauvaiseté m’a peu à peu mangé les lèvres
alors
adieu le baiser
tout ce qui restait d’amour
de léger déséquilibre vers le tendre
pétrifié, gorgé d’usure,
éclaté de gel sera
bientôt sable.

Reste
la tête pleine de
ce vide sans mots
qui habite les cavernes closes,
la poitrine gorgée du sang bleu
des particules sans noblesses
envahie peu à peu d’asphyxie
condamnée à l’immobilité
dans le huis-clos
des souvenirs les plus lourds
ceux qui ne sauraient s’envoler

Pourtant
il doit encore exister quelque part
dans un pli caché de ma mémoire
un enfant qui ignore
et sait tout
des jeux troubles de l’enfer et du paradis
et sourit
qui voit le jeu des dieux
et leur bannière
flottante.

J’attends qu’il se réveille
que son regard
gorgé d’étoiles
en mes chairs flétries
allume un dernier feu
aidant mon âme à dépasser
– quelques secondes
d’éternelle extase –
l’horizontale
hauteur des ombres

 Mon texte chez lui est à lire ici :

(les lettres ornées sont de lui)

 

Vase communicant de mars 2016 : Marie-Noëlle Bertrand

Consternation

Aujourd’hui j’ai le plaisir d’accueillir Marie-Noëlle qui m’a suggéré un binôme intitulé : « Choses vues ». Qu’elle en soit ici remerciée.

Choses vues (2/2)

Fragment du jour 1

Sur un bout de carton :
« J’ai faim, aidez-moi ».
Une femme s’assied près d’elle,
sort un sandwich de son sac.
Elle le partage, l’instant aussi.

Fragment du jour 2

Arrêt brusque du bus.
Péniblement, elle s’avance pour descendre ;
les courses sont lourdes dans le chariot.
Un collégien les dépose sur le trottoir.
Dans leurs regards, remerciements réciproques.

Fragment du jour 3

Elle trébuche sur le trottoir.
Il l’aide à se relever ;
il s’enquiert : « Ça va aller ? »
Oui… Il sourit.
Ils repartiront chacun de leur côté.

Fragment du jour 4

Face à l’évidence
de l’attention portée à l’autre,
de l’entraide fraternelle,
l’étonnement.
Pourquoi ?

Fragment du jour 5

C’est qu’des bêtes qu’ils disent…
Salon de l’Agriculture ?
Non, le Ministère du Travail !

Fragment du jour 6

Calais, destruction de la Jungle…
Expulsés de leurs abris de fortune,
des réfugiés se cousent la bouche.
Sont là des témoins : stupéfaction, non ingérence ou indifférence ?

« Now will you listen ? »

Fragment du jour 7

 

vaseco

Consternation

© Le Goûteur Chauve, 2014

Petit palimpseste (suite)

Hypocrite lecteur – mon semblable – mon frère

(Charles Baudelaire. Au lecteur in Les fleurs du mal)

Je t’ai longtemps attendu. J’avais peur que tu ne viennes pas, que je t’attende en vain, perdu au milieu de la fournaise des souvenirs, à l’aube de la mort, sans assurance d’avoir été, un jour seulement, lu. Mais tu es venu et je t’ai reçu comme un présent riche et doux. Tu m’as prêté une oreille bienveillante et j’ai lu dans tes yeux toute la suavité d’un monde à naître.

Et puis les mois ont tourné laborieusement leur page et tu es resté là, fidèlement. Je t’ai demandé tant de fois les encouragements et les bravos de l’enfant qui fait ses premiers pas. Et chaque fois tu y as répondu. Et jamais je n’ai eu un soupçon, jamais je n’ai demandé de preuves de cette loyauté sans failles.

Mais il est tout de même venu le jour où j’ai décelé le compliment aléatoire, la voix atone de l’automate qui récite son éloge. Alors seulement j’ai regardé autour de moi pour crier ma colère. Mais autour de moi il n’y avait personne depuis longtemps. Il ne restait que toi depuis le début. Et tu dormais, épuisé, la tête affaissée, mes brouillons encore en main.

Alors je t’ai chassé, ivre de colère. Et j’ai mis sur ta tête tous mes dépits de n’être pas Charles Baudelaire. J’ai parcouru durant six mois les couloirs de mon scriptorium en pestant après ta trahison.

D’autres mois ont passé durant lesquels je n’ai pas écrit de poèmes immortels, durant lesquels je n’ai pas composé de ballades à l’amour idéal. Je n’ai pas non plus rivalisé avec La condition humaine. Bref, je n’ai mérité ni louange ni blâme pour ma grande et lisse et blanche page muette. Et quand je me suis retourné pour te demander ce que tu pensais de ce que je n’avais pas écrit, j’ai constaté avec beaucoup de retard, que tu n’étais pas là.

Alors, je me suis retrouvé seul à lire les poèmes que je n’avais pas eu le don d’écrire. Seul à louer l’absence flagrante de mouvements et de péripéties dans ce non-roman absolu. Et dans cette recherche du temps perdu, au cours de laquelle j’ai longtemps arpenté mes manuscrits, dans l’espoir de t’y trouver, toi qui en étais un des seuls visiteurs, j’ai senti ma conscience se diluer : les paupières qui papillonnent, la nuque qui ploie et s’incline. Le monde vacille un instant puis bascule tout-à-fait dans les ombres.

Je me suis doucement rendu compte alors que je t’avais donné une tâche lourde, si lourde, une tâche que moi-même je n’arrivais pas à accomplir sans somnoler : me lire ! Grâce à toi et à ta défection j’avais trouvé un moyen infaillible de me réconcilier avec toi : en t’imitant et en m’endormant sur mes lauriers. Le sommeil, le sommeil enfin, intense et réparateur.

Après cela, il me suffirait d’arrêter d’écrire et me remettre à boire pour recouvrer la santé et la vie sociale.